Lecture

L’homme qui savait la langue des serpents

J’avais évoqué dans mon précédent article que j’allais entamer plusieurs saines lectures, me voici déjà à la fin de la première d’entre elles. Prêt ou pas, j’arrive !

denis-dubois

L’homme qui savait la langue des serpents est le premier de mes trois romans de départ à avoir titillé ma faim de lire. On me le vantait drôle et onirique, il l’était, mais pas que. 

Le roman dépeint un monde en plein changement, les peuples estoniens dont la vie se trouvaient depuis toujours au sein de la forêt la quittent peu à peu, à leurs yeux, l’agriculture et la féodalité représentent le futur et il serait idiot de s’en passer. Cette exode à laquelle il a du faire face toute sa vie, Leemet la raconte, comme il raconte son enfance et les aventures parfois tragiques qui l’ont marquée. Mais ceux qui abandonnent la langue des serpents, seul moyen de communiquer avec tous les animaux, au point d’en nier l’existence, il ne pourra jamais les comprendre.

Ce récit doux-amer de la fin d’une ère m’a emportée avec lui au plus profond de la forêt, sous la canopée je me suis perdue et je dois dire que je ne suis pas sûre d’en être tout à fait revenue. Bien qu’il n’y ait aucun secret fait du caractère inéluctable de la solitude finale du narrateur (elle est évoquée dès les premières pages), je n’ai pas pu m’empêcher d’espérer que les tragédies promises ne se réalisent pas. Si je le souhaitais assez fort peut-être que finalement ma volonté de lectrice ferait rebrousser chemin au destin.

Pourtant, malgré les péripéties dignes d’un orphelin Baudelaire que Leemet se ramasse dès qu’on croit que tout va pour le mieux il m’était simplement impossible d’arrêter ma lecture. Il y a des moments comme ça où refermer le livre sonne un peu comme un blasphème. Ce livre, je voulais le lire, je voulais le finir, et je n’allais pas laisser ni le rap à pleines amplis de mon voisin d’en face ni mes devoirs à rendre m’en empêcher.

Sans forcément m’avoir émue aux larmes, ce roman m’a fait rire et froncer les sourcils jusqu’à atteindre un mono-sourcil parfait. Entre les créatures incroyables de la forêt et l’imbécillité semi-complète des villageois je n’ai pas arrêté de bondir de l’admiration à la consternation et vice-versa. 

snakish

Andrus Kivirähk, récompensé à plusieurs reprises pour ses romans fantastiques, fait preuve d’un cynisme et d’un regard critique totalement assumés. Ici tout le monde en prend un peu pour son grade, et en tant que lecteur, on se met à réfléchir. Qu’est-ce que le progrès au fond ? Et qu’est-ce que la tradition ? J’en deviendrais presque philosophe, c’est dire.

Bien entendu, à moins d’avoir un niveau C1 en Estonien, vous vous retrouverez sans doute comme moi avec la version française entre les mains. Désolée de vous l’apprendre mais le traducteur est catégorique : impossible pour lui de retranscrire parfaitement tous les jeux de mots utilisés par l’auteur. Aussi, même si le livre reste très drôle dans son écriture, on passera quand même à côté de plusieurs subtilités (of course, on rate toujours des trucs quand on ne lit pas en VO, je le sais bien, mais là c’est le traducteur lui-même qui en parle en postface, c’est pas pour du beurre Ginette !)

Ce livre d’une délicieuse originalité, je le recommande chaudement. Belle et mélancolique aventure, gentille claque aux problématiques réelles, son récit m’a entraînée, et je ne peux qu’espérer qu’il vous entraînera à votre tour.

« Toutes ces merveilles ne le firent pas changer de mine, même quand je lui dessinai un râteau sur le mur avec un bout de charbon.

« J’ai déjà vu ça. Ici, ça ne sert à rien. »

Ce propos me sembla incroyablement stupide et archaïque. Comment ? Une fois qu’un objet aussi passionnant que le râteau a été inventé, il y a forcément quelque chose à en faire ! » (p. 33)

N’oubliez pas, les mystères de la forêt n’attendent plus que vous, mais surtout, méfiez vous des hérissons !

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