Autre, Série

Betty Boop – (Dé)Confinement #14

Poor Cinderella – Fleischer Studios (1924) – Seule version colorisée de Betty Boop

Je me suis récemment intéressée de près au charmant personnage de Betty Boop, une joyeuse flapper girl inventée par l’animateur Max Fleischer dans les années 1930. Plus populaire en tant qu’icone qu’en tant que personnage de dessin animé, il est facile d’oublier que la petite Betty Boop est apparue dans 110 films produits de 1930 à 1939.

Bien entendu ces « films » n’ont rien à voir avec les longs métrages d’animation que l’on connait aujourd’hui. Sous forme de petites aventures, ils ne duraient en général pas plus de dix minutes. Aujourd’hui, je vais décortiquer cette légende de l’animation nord-américaine en espérant que ça vous donnera envie d’y jeter un coup d’œil.

Tout d’abord, qu’est-ce qu’une flapper girl ? Le terme désigne les jeunes femmes des années 1920 à la coupe de cheveux dite « garçonne » et aux jupes raccourcies un peu plus que ne le désireraient les normes de l’époque. Fortement liées à l’époque du jazz, c’est de ce style dont s’inspire Max Fleischer lorsqu’il dessine pour la première fois la fameuse Betty Boop. L’époque est à la Grande Dépression et tout semble bon pour remonter le moral général qui, on le comprend bien, est plutôt bas. Fleischer espère aussi réussir à concurrencer le très populaire Mickey de Walt Disney. Apparaissant tout d’abord dans des courts-métrages mettant en scène Bimbo, un jeune chien plutôt sympathique, sous les traits elle-même d’une danseuse canine anthropomorphe, Betty parvient peu à peu à tirer la couverture à elle et devient l’unique star du show.

Avec son visage de bambin, ses chansons entraînantes et sa jarretière apparente, Betty Boop devient autant la coqueluche des enfants que des adultes. En plus de son look unique elle est très connue pour sa voix de bébé qu’elle tient de sa doubleuse la plus fidèle, Mae Questel. A une époque où les seuls personnages animés féminins sont les pendants de leurs homologues masculins (Minnie pour Mickey par exemple), elle s’impose dans des aventures tantôt en avance sur leur temps ou tantôt arriérées de notre point de vue actuel.

D’une part on la retrouve dans des situations sur lesquelles on s’attardait rarement à cette époque : dans un de ses premiers « épisodes » en 1932, Boob Oop A Doop, Betty se fait harceler par le patron du cirque dans lequel elle travaille. Cet épisode un peu cringe (parmi tant d’autres) montre à l’écran du chantage sexuel, chose existante à l’époque mais très peu représentée. Dans un de ses derniers épisodes, Sally Swing (1938), on retrouve Betty en productrice virant un employé. Ce qui peut apparaître comme un détail de nos jours est plutôt sympathique à retrouver près de trente ans avant la Révolution Sexuelle.

D’un autre côté, Betty Boop ce n’est pas que du tout rose, la pureté du personnage bien mise en avant malgré sa tenue sexy (en plus du visage de bébé Betty a cette très caractéristique voix enfantine et il est connu qu’elle n’a, dans l’âge d’or du cartoon, que seize ans) se retrouve souvent menacée par des personnages secondaires. Certains parviennent à la désabiller comme dans The Old Man of the Mountain ou Chess nuts, d’autres lui font des caresses fort déplaisantes à regarder, d’autres encore la mangeraient presque avec les yeux. Autant d’éléments qui ne passeraient simplement pas dans un cartoon aujourd’hui. Un autre gros point négatif est lié à l’époque et se traduit par la représentation des personnages de couleurs. Que ce soit dans la forme comme dans le fond, on ressent toujours un vilain racisme sous-jacent qu’est dégradant. Si tout n’est pas parfait au XXIeme siècle on est quand même heureux de savoir ce type de représentation loin derrière nous.

Il faut dire que le monde du jazz d’où provient le personnage de Betty Boop est bien heureusement diversifié et c’est grâce à cela, sans doute, qu’il a été possible à de grands artistes africains-américains de se faire une place dans le show. On retrouve Louis Armstrong notamment dans I’ll be glad when you’re dead you rascal you (oui, c’est le vrai titre) affreusement redessiné en chasseur cannibale par moment. Ou encore le superbe Cab Callaway invité à chanter dans diverses productions : la toute première apparition de Betty en tant que personnage principal Minnie the Moocher, la version Fleischer de Snow White ou encore, précédemment cité, The Old Man of the Mountain.

The Old Man of the Mountain – Fleischer Studios (1933)

C’est ce film sortit en 1933 qui semble marquer un tournant dans la représentation de Betty Boop, elle y est plus sexualisée que jamais, se retrouve dévêtue à un moment et vit en soit une journée vachement traumatisante suivie par un vieux pervers. Et, tout comme il nous apparaît très malaisant aujourd’hui, l’épisode a été plutôt mal reçu à l’époque. Selon l’historien du cinéma Christopher Lehman, le film se serait attiré les foudres d’une partie de son public (principalement religieux) à la suite de quoi la figure de l’héroïne aurait été remaniée et les participations de groupes de jazz perçus comment « subversifs » et liés à la sur-sexualisation de Betty auraient été évitées. Bien entendu, même si la vague de protestation a sans doute bien ébranlé les créateurs, il est plus probable que le Code Hays (mis en place dès 1934) ait eu un rôle encore plus important à jouer là dedans.

Il y a donc, dans la représentation de Betty Boop, un avant et un après 1933. Quittant sa nature naïve, enfantine et sexy de flapper girl et par le même moyen, son âge d’or, Betty renaît sous une forme plus mature. Plus couvertes par ses vêtements, elle est désormais plus souvent dans un rôle de femme au foyer ou de career girl (qu’on traduirait globalement par « femme de carrière » bien que l’appellation me semble un peu étrange). Son déclin s’annonce petit à petit. Elle est finalement relayée dans un sorte de second plan aux profits d’autres personnages comme Pudgy, son petit chien fort apte à faire des bêtises. Sally Swing ayant d’ailleurs servi de tentative de remplacement infructueuse en 1938. Si vous tombez donc par hasard sur un épisode de Betty Boop, amusez-vous à deviner sa période de production selon les vêtements qu’elle porte et les personnages mis en avant !

Avant de nous quitter (tragique, je sais) il me tient à cœur d’écrire quelque ligne sur la création de Betty Boop et surtout sur son inspiration. En effet, si ni Max Fleischer ni son frère Dave n’ont jamais reconnu une quelconque inspiration pour leur personnage, plusieurs pistes ont été soulevées et elles sont selon moi très justifiables. Helen Kane, chanteuse et actrice très populaire lors de la création de Betty, se retrouva tellement dans le personnage avec lequel elle partage ses boucles, ses mouvements de danse et l’utilisation d’une voix très enfantine en chant, qu’elle attenta un procès aux studios. Elle considérait alors que Betty Boop était une représentation parodique d’elle-même et qu’elle méritait de toucher des droits. Malheureusement pour elle et heureusement pour l’Histoire, sa plaidoirie s’est totalement déconstruite quand il a été révélé qu’elle avait totalement plagié le numéro de Lil’Esther (ou Baby Esther) une jeune artiste africaine-américaine qui avait créé cet exact personnage. Esther n’a, elle, jamais attenté de procès, sans doute consciente du peu de chance que possédait une femme noire de faire entendre ses droits dans une société favorisant autant les blancs.

C’est sur cette note un peu mélancolique que l’on se quitte. J’espère avoir pu rétablir un peu de vérité et piqué quelques curiosités. En soi, même si beaucoup de sujets et de représentations paraissent totalement dépassées et de mauvais goût aujourd’hui, Betty Boop c’est quand même quelques gags intemporels, une dose de cringe suffisante pour devenir drôle et une animation assez chouette à découvrir (il faut dire que les frères Fleischer ont breveté la rotoscopie et qu’ils s’en sont bien servis (j’y reviendrais dans un prochain article !)). Donc si vous vous intéressez à l’animation, je vous conseille d’aller jeter un petit œil, avec le recul nécessaire, aux nombreux courts-métrages disponibles sur Youtube !

Little Nobody – Fleischer Studios (1935) – Betty et Pudgy

J’envisage potentiellement de faire un article sur le « après 1930 » pour Betty Boop et toutes ses apparitions suivantes mais je n’ai pas encore eu le courage de m’y pencher alors, comme toutes les bonnes choses : ça sera pour une prochaine fois !

Sources :

  • Un très court enregistrement de 1928 de Baby Esther prouvant que Kane n’était pas l’inventrice du « chant de bébé » que l’on retrouve chez Betty Boop.
  • Beaucoup trop de films Betty Boop disponibles sur Youtube.
  • L’étrange, mais existant, « Betty Boop Wiki« .
  • Un petit article sur un site bien kitchos.
  • L’inénarrable Wikipédia (mais toujours en vérifiant les sources !)

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