Film

Les sorcières d’Akelarre


Les sorcières m’ont toujours fascinée. Qu’elles soient maléfiques ou admirables (parfois les deux en même temps) elles ne m’ont jamais effrayée. D’ailleurs, je ne sais pas combien de fois au cours de mon enfance, j’ai rêvé de m’envoler sur un balais à la toison décoiffée. Le mois d’octobre se concluant, je me suis laissé inspirer par les vieilles traditions de la saison et je me suis plongée dans la culture folklorique et contemporaine que nous offrent les sorcières. Aujourd’hui spécialement, je vais parler des sorcières du film Les Sorcières d’Akelarre réalisé par Pablo Agüero et sorti en France en août dernier.

Les sorcières d’Akelarre, Pablo Agüero (2021)

Le thème des sorcières m’inspirait des souvenirs nets et flous d’Hermione ou de Kiki, de Mildred ou de Frida et peut-être que vous aussi, à la simple évocation du mot « sorcière » vous avez immédiatement des images en tête, qu’elles aient le nez qui remue ou non. Après tout, la sorcière est une figure que tout le monde connaît de près ou de loin, qu’elle soit plutôt Karaba avant ou Karaba après, qu’elle vole, qu’elle vente ou qu’elle ensorcèle de la plus séduisante des façons. Pourtant, à Akelarre, les sorcières sont bien différentes.

Au fond, qu’est-ce qu’une sorcière ? Dans l’essence, une sorcière, c’est n’importe quelle femme sur laquelle peut se porter le soupçon. Ce qu’elle fait réellement compte peu, car c’est le mirage construit par ses oppresseurs, inspirés par la peur ou le désir de leur victime, qui en fait une sorcière. Le scénario d’Akelarre nous présente six de ces femmes qui pourraient être n’importe qui et qui se retrouvent dès les premières minutes du film arrêtées sans motif dans leur petit village Basque.

Il y a une dimension historique énorme à cette œuvre que je dois peut-être mettre en lumière. Au début des années 1600, la guerre fait rage entre la France et l’Espagne. Coincé entre les deux, le pays basque est soupçonné, de par sa langue, de pouvoir passer des informations sans se faire remarquer. Lorsque des soupçons de sorcellerie sont formulés, Henri IV pense trouver là une bonne manière d’asseoir son autorité et engage le magistrat Pierre de Rosteguy de Lancre afin qu’il aille « juger » des actes des habitants des lieux. Quand De Lancre arrive sur place, il découvre, livré à sa merci, un pays où les hommes sont partis travailler en mer et où la liberté des femmes démontre selon lui toutes les caractéristiques de l’emprise du diable.

Les sorcières d’Akelarre, Pablo Agüero (2021)

Les sorcières d’Akelarre nous dévoile un exemple de ce tribunal infernal, Rosteguy y est joué par le très captivant Alex Brendemühl, que vous aviez peut-être déjà vu parler en français dans La Prière. Face à lui, les six jeunes filles menées par Amaia Aberasturi sont simplement grandioses, écrites avec une finesse qui permet de percevoir la richesse de chacune d’entre elles sans se perdre dans la masse de personnages.

Au scénario, Agüero et Katell Guillou se basent sur un livre écrit par Rosteguy au cours de sa chasse aux sorcières : Tableau de l’inconstance des mauvais anges et démons (1612). Ana, Katalin, Maria, Maider, Olaia et Oneka, les six héroïnes de cette désastreuse aventure, ne sont sorcières que par le regard du juge qui perçoit en leurs actes et paroles les signes d’un trouble profond et forcément maléfique. À une époque où le désir féminin consistait en lui-même en un affront à Dieu, il n’est pas difficile de voir le mal partout. Certains passages de dialogue sont même directement tirés du livre de Rosteguy, tandis que d’autres sont inspirés par dix années de recherches du réalisateur.

Parle chrétien.

Bien que ce ne soit pas une des volontés initiales d’Agüero (puisque la chasse aux sorcières de Lancre a eu lieu côté français), le film se joue à moitié en espagnol : l’action se déroule dans la partie hispanique du pays Basque. Cette narration en deux langages qui souligne la perception du Basque (une langue nébuleuse et soupçonnée d’appartenir au malin) par l’inquisition espagnole, permet également de mettre en valeur le naturel incroyable des actrices qui sautent d’une langue à l’autre et ne semblent pas réellement jouer.

C’est d’ailleurs peut-être ce qui rend le film difficile à analyser selon moi. À la sortie du cinéma, remplie d’émotions, j’ai éprouvé le besoin de réfléchir à ce que j’avais vu. Il m’est compliqué d’appliquer mes habituels critères de critiques à ce film, car il s’est voulu proche et frappant de réel. Bien entendu, je peux mettre l’accent sur l’image, le choix de lumières brutes au rendu naturel qui donnent à ce presque huis clos des airs de tableaux en clair-obscur.

Je peux aussi parler de la musique, réel fil rouge de l’histoire qu’Agüero a recréé avec l’aide des compositrices Maite Arrotajauregi et Aránzazu Calleja. En retravaillant des mélodies traditionnelles sur différents thèmes et rythme, il offre un folklore à ses héroïnes et je préfère vraiment que vous le découvriez au cours d’un visionnage plutôt que de vous le divulguer ici.

Je ne peux que vous encourager à voir ce film riche et glaçant, à découvrir à votre tour l’horreur des six héroïnes lorsqu’elles comprennent que si elles ne se sauvent pas elles-mêmes, personne ne viendra les aider et à vous poser la même question que le réalisateur, près de dix ans avant la sortie de son film : Comment une mélodie chantée entre amies peut-elle être perçue comme une invocation du diable ?

Les sorcières d’Akelarre, Pablo Agüero (2021)

Références :

  • Tableau de l’inconstance des mauvais anges et démons (1612) trouvable ici.
  • Une vidéo France TV sur le film.
  • Une conférence donnée par Pablo Agüero à l’occasion du festival Zones Portuaires.
  • Un invitation aux voyages sur Arte.tv sur la chasse aux sorcières Basque
  • Un peu de lecture
  • Un peu de contemplation

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