Film

Persuasion

Récemment, je me suis aperçue qu’il manquait quelque chose à ma vie. Troublée par cette découverte, je me suis mise à errer sans but sur les terres désolées des adaptations Netflix. Enfin, je voyais au loin une oasis, en m’approchant, je me rendais compte avec stupeur que ce havre providentiel était en réalité peuplé de flammes de l’enfer et de cd gravés du film Coup de foudre à la française. Et c’est à cet endroit exact et reculé du monde, croyez le ou non, que je fis mon premier visionnage (et peut-être le dernier !) de Persuasion.

Persuasion © Netflix

Je vous ai déjà parlé il y a un moment de Jane Austen (mais si, juste ici), je ne vais pas revenir dessus pendant cinq plombes. Elle est cool, ses livres traversent les générations, son talent ne vieillit pas, bref. Il faut croire que je n’étais pas la seule à la trouver plutôt chouette puisque chez Netflix, l’idée d’adapter un de ses livres a fait le tour de la maison. Il faut dire qu’après le plébiscité Emma. (Autumn De Wilde, 2020), le fun mais nanardesque Orgueil et Préjugés et Zombies (Burr Steers, 2016) et surtout l’empire de La Chronique des Bridgerton (pas un Austen certes, mais ça vous semble pas un chouïa inspiré à vous, vous êtes sûrs ?), la foule en liesse n’en demandait que plus ! Eh bien, en deux coups de cuiller à pot, un long-métrage est pondu.

Le 15 juillet 2022 sort donc sur Netflix, Persuasion, réalisé par Carrie Cracknell et réécrit pour le cinéma par Ron Bass (Rain Man, Le mariage de mon meilleur ami, …) et Alice Victoria Winslow (qui tout comme Cracknell, n’avait pas fait grand-chose de remarqué auparavant). On y retrouve dans les grandes lignes (et les grandes lignes seulement) la même trame que dans le roman initial. À savoir : Anne Elliot est une femme de 28 ans issue d’une famille aristocratique mais désargentée qui l’oublie. Elle est bouleversée lorsqu’elle apprend que son premier amour, Frederick Wentworth, un marin sans le sou qui l’avait demandé en mariage mais qu’elle avait quitté, convaincue par sa famille, est de retour au pays, riche de surcroît. C’est plus ou moins le seul point commun entre le livre et son adaptation, si on omet le titre.

Niveau casting, il y avait quelques promesses. Une Anne Elliot incarnée par Dakota Johnson (très pomponnée façon 2020 et pas très attachante), un Wentworth sous les traits d’un Cosmo Jarvis visiblement plus fatigué que dans The Young Lady (William Oldroyd, 2016) mais surtout des acteurs secondaires beaucoup beaucoup plus charismatique que ces deux-là. À savoir Richard E. Grant (Downton Abbey, Girls, Les faussaires de Manhattan, …) dans le rôle d’Elliot père, l’enjouée Mia McKenna-Bruce en petite sœur Elliot, l’ingénue Nia Towle (à qui il ne manque qu’une seule lettre pour avoir un prénom cool) et surtout Henry Golding (Crazy Rich Asians, Last Christmas, alias Monsieur Charisme). Beaucoup de name dropping ici (ce qui veut dire, pour ma mamie qui me lit peut-être, que j’évoque beaucoup de personnes connues et d’œuvres) mais c’est pour vous donner l’idée du matériau présent à la base de ce film qui, à mes yeux, aurait mérité de tourner sept fois sa langue dans sa bouche avant de parler.

Persuasion © Netflix

Persuasion n’est pas un film complètement raté. Je veux dire par là qu’il tente des choses au niveau de l’image, certaines scènes sont plutôt jolies bien qu’un peu ternes et il a une volonté de faire connaître Jane Austen aux nouvelles générations. Cela dit globalement, ses méthodes sont mauvaises. Tout d’abord, une des volontés revendiquée du film est de moderniser la langue et c’est un peu triste parce que la langue, c’est ce qui fait qu’on aime les films et les séries d’époque. La belle prose, ça fait rêver !
Ici, pas de termes trop alambiqués et de tournure poétique, Anne Elliot pourrait avoir une conversation avec Carrie Bradshaw de Sex and the City sans trop de soucis. Anne parle de Wentworth en disant que c’est son « ex », donne des notes sur dix aux beaux gosses du coin et papote de sexualité avec sa marraine. Ce qui est un peu loin de l’image qu’on se fait de la vie à l’ère Georgienne. Les belles déclarations du livre et son sentiment général de regret et de mélancolie (on parle d’une femme persuadée de finir sa vie vieille fille et dans la pauvreté à la base, ce qui n’est peut-être pas la meilleure base pour un film comique, mais bon…) passent totalement à la trappe. Anne Elliot 2.0 est maladroite, moqueuse, sarcastique, probablement alcoolique et possède aussi la capacité de faire des apartés en brisant le 4e mur à peu près toutes les cinq minutes sans trop de raison. Au final, elle m’a un peu fait penser à Bridget Jones et, n’étant pas très fan des personnages maladroits et gênants, je n’ai pas accroché.

J’ai essayé, je vous jure, mais même en faisant de mon mieux pour me couper un maximum de ce que je savais de l’histoire originale, ce long-métrage est resté mou du genou. Il y a très peu d’atomes crochus entre les deux héros. Ils sont d’ailleurs le plus souvent très désagréables l’un avec l’autre. En fait, le personnage du « rival » de comédie romantique classique, incarné par Golding, est mille fois plus intéressant que celui du love interest initial (pour mamie, de nouveau, le « love interest » ou « intérêt amoureux » c’est celui ou celle dont le personnage principal va potentiellement tomber amoureux et avec qui il est censé finir). Beaucoup de fans (d’Austen ou de Golding) ont d’ailleurs fait remarquer lors de la campagne de publicité du film que c’était franchement dommage de ne pas mettre Golding dans le rôle du personnage masculin principal, vu son charisme.

Ça aurait d’ailleurs été un bon choix pour ce film qui, tout comme Bridgerton, a décidé de caster des acteurs de diverses origines. L’idée est bonne car il n’y a de toutes façons pas de contexte géopolitique dans Persuasion ; l’universalité de la romance sous régence (prouvée par Bridgerton) permet cette ouverture plutôt bienvenue. Pourtant, tout comme dans Bridgerton, on ne pousse pas l’idée jusqu’à nommer des acteurs de couleur dans les rôles principaux. Bah non, faut pas trop en demander non plus alors, plutôt que de crever l’écran comme sa marraine la bonne fée lui a sans doute souhaité au berceau, Henry Golding se font dans la masse et c’est bien dommage.

Quand mon visionnage est arrivé à son terme, plutôt que le sentiment d’avoir passé un bon moment de cinéma, j’ai eu envie de tout réécrire. De garder certains des moments de solitude d’Anne, comme celui sur la plage, de retirer au moins la moitié des apartés au public, de raser la barbe de trois jours de Wentworth, d’effacer les modifications visant à rendre le texte d’Austen « moderne ». Bien entendu, je n’ai pas le pouvoir de réécrire l’histoire des films après leur sortie, alors pour me consoler, je suis retournée lire Persuasion et c’était doux et mélancolique. Et, si cette adaptation vous a laissé sur votre faim, ou si elle vous a carrément retourné le ventre, c’est peut-être ce que vous devriez faire aussi.

Persuasion © Netflix

5 réflexions au sujet de “Persuasion”

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s