Lecture

René Barjavel – (Dé)Confinement #15

Le rossignol et le cerisier

Au printemps, un rossignol se pose sur un cerisier. Le cerisier devient amoureux du rossignol, et le rossignol du cerisier. Le cerisier dit au rossignol :
– Ouvre tes bourgeons, fleuris avec moi…
Le rossignol répond au cerisier :
– Ouvre tes ailes, vole avec moi…
Ils sont mal partis, vous ne trouvez pas ? Comme la plupart des couples, rossignol-cerisier, cheval-alouette, ortie-hanneton, pantalon-tambour. C’est ainsi que le hasard et le printemps, en général, les assortissent. Ils ont tous les mêmes chances de bonheur. Elles sont au nombre de trois.
La première, déjà très difficile, est que le cerisier accepte que le rossignol reste rossignol, et que le rossignol accepte que le cerisier reste cerisier.
La deuxième est que le rossignol fleurisse.
La troisième, que le cerisier s’envole.
Cela peut arriver.
Il y faut assez d’amour.

René Barjavel, conte publié le 29 juin 1969 dans Le Journal du Dimanche et repris la même année dans Les Chemins de Katmandou.

Je m’étais promise, sans vraiment signer, de ne pas faire de simple article biographique dans ce blog afin de ne pas concurrencer trop brutalement Wikipédia. Aussi je vais essayer de diriger mon envie d’écrire sur cet auteur cher à mon coeur en évitant de commencer par sa date de naissance et de conclure par ses dates de décès comme l’aurait fait tout bon élève de CM2 avec son exposé sur Charlemagne.

Pour présenter René Barjavel je vais alterner entre citations qui piqueront vos envies de lecture et « paragraphes exploratifs » de sa personne et de son oeuvre parce qu’à quoi ça sert d’avoir un blog si on ne peut pas y étaler tous ses bavardages !

René Barjavel à la bibliothèque de Nyons

C’était une odeur de monde qui naît ou qui meurt, une odeur d’étoile.
Ravage, René Barjavel (1943)

René Barjavel né en 1911 et décède en 1985. Je me souviens, plus jeune, avoir accordé de l’importance au fait que nous n’avions pas été contemporains. Il me semblait important en tant qu’apprentie écrivaine et lectrice assidue de pouvoir me dire que peut-être, quand j’avais un an ou deux, nous aurions parcouru les rues de la même ville, peut-être le même trottoir. Mais, même s’il avait vécu douze ou treize ans de plus, Barjavel était un de ses auteurs qui s’amourache de Paris, et je n’avais jamais quitté ma région nordiste natale. Ravage est son premier ouvrage, publié de manière épisodique dans une revue pendant la guerre. Il disait alors qu’il ne savait rien faire d’autre qu’écrire pour vivre.


Ils écartent tout ce qui n’est pas vivant entre eux, les étoffes, les peurs, les souvenirs du reste du monde, ils chavirent sur la terre qui s’étire encore et craque de l’ardeur du soleil, ils ne sont plus qu’un, brûlant, chantant, foulant l’amour dans l’haleine chaude du rocher.
Tarendol, René Barjavel (1946)

A côté de sa capacité à écrire l’amour comme nous le montre ce superbe passage de son roman Tarendol (adapté au petit écran en 1980) ou d’incroyables tournures de phrases dans le fameux La Nuit des Temps (1968), Barjavel est aussi le précurseur de la littérature de science-fiction d’après-guerre en France. C’est une époque où le genre n’est pas encore appelé par cet anglicisme et revêt toute sorte de noms, un siècle plus tôt on appelait les textes de Jules Vernes des « Romans scientifiques » et les livres de Barjavel sont eux nommés « Romans extraordinaires » (c’est pas moi qui l’ai dit !) avant que la grosse vague américaine ne vienne partager son label avec le monde francophone.


Je suis entré, et je t’ai vue.
Et j’ai été saisi aussitôt par l’envie furieuse, mortelle, de chasser, de détruire tous ceux qui, là, derrière moi, derrière la porte, dans la sphère, sur la glace, devant leurs écrans du monde entier, attendaient de savoir et de voir. Et qui allaient TE voir, comme je te voyais.
Et pourtant, je voulais aussi qu’ils te voient. Je voulais que le monde entier sût combien tu étais merveilleusement, incroyablement, inimaginablement belle. Te montrer à l’univers, le temps d’un éclair, puis m’enfermer avec toi, seul, et te regarder pendant l’éternité.

La Nuit des Temps, René Barjavel (1968)

Impossible pour moi de ne choisir qu’une seule phrase de ce livre qui, s’il n’est pas le choix le plus original, est le choix du cœur. La Nuit des Temps m’a bercé de sa lecture il y a plusieurs années et est depuis devenu ma réponse automatique à la question « quel est ton roman préféré ? ». On y retrouve les thèmes récurrents des livres de Barjavel : la folie de la guerre, le danger de l’utilisation néfaste de la technologie et l’amour comme suprême sentiment. On y ressent également ses attachements à des idées de sexualité libérée, de science consciente et d’échanges internationaux positifs. Dans ces romans futuristes, il offre une vision précise des inventions qu’il invente, et je ne peux absolument pas résister aux traits d’esprit qu’il glisse de manière très humoristique dans ses lignes. Me laissant béate de sa plume et souriante de son ton caustique. Je suis tout simplement incapable, après l’avoir lu, d’imaginer le personnage un peu austère que dépeignait certains de ses contemporains en parlant de lui.


Il possédait des pouvoirs, et ne les utilisait que pour le bien, ou ce qu’il croyait être le bien, mais parfois il commettait une erreur, car s’il n’était pas un humain ordinaire, il était humain cependant.
L’enchanteur, René Barjavel (1984)

Je ne peux pas me prononcer avec autant de verve sur tous ses romans pour la simple et bonne raison que je ne les ai pas encore tous lu. Pour le plaisir qu’ils me procurent je pense plus judicieux d’en disséminer les lectures tout au long de ma vie. Une fois que j’aurais terminé sa bibliographie je n’aurais plus le même plaisir de découverte de ses mots et de ses histoires, je fais donc durer ce plaisir. Après tout, la vie n’est pas une course ! Dans cette liste de « non lus », les textes qui m’intriguent particulièrement sont ceux qui se tournent vers le passé plutôt que vers le futur. L’Enchanteur, par exemple, qui raconte l’histoire du légendaire Merlin ou Les Dames à la licorne que Barjavel a coécrit avec Olenka de Veer. Du fantastique à la science-fiction, avec un parcours riche et un vécu rebondissant, Barjavel est un peu l’auteur « mentor » vers lequel je tourne le regard lorsque je bloque dans un de mes textes. Il réussit en quelques mots à me faire questionner mes propres choix et j’espère qu’à l’issue de cet article, si vous tentez l’aventure d’un ou un autre de ces textes, vous en ressortirez aussi ébranlés. (J’espère aussi, dans une moindre mesure, réussir à écrire d’aussi bons romans un jour)


Le bonheur de demain n’existe pas. Le bonheur, c’est tout de suite ou jamais. Ce n’est pas organiser, enrichir, dorer, capitonner la vie, mais savoir la goûter à tout instant.
Si j’étais dieu…, René Barjavel (1976)

J’arrive au crépuscule de cet article et je me rends compte que j’ai produit un texte beaucoup moins informatif ou présentatif que je l’aurais cru. Loin de l’exposé que je craignais écrire au début, vous voici ici devant un petit condensé de goût personnel, l’explication du « pourquoi, comment et autres » j’aime cet auteur et ses mots, même pas vraiment pédagogique. Je m’en excuse ! Mais seulement à moitié, je suis contente au fond que Barjavel m’ait poussée vers cette envolée littéraire plutôt que vers le style habituel de mes articles. J’aimerais épiloguer sur sa carrière de scénariste et dialoguiste de cinéma trop rapidement écourtée, sur sa participation à la série des Don Camillo, sur ses essais philosophiques, sur l’adaptation des Chemins de Katmandou mais je ne dirai qu’un chose : lisez-le.

On ne regrette jamais de lire, que l’on aime ou pas, un livre nous donne toujours des choses à en dire !

Manuscrit de la Nuit des Temps

Sources :

  • Une douce interview de Jean Barjavel, fils de l’auteur.
  • Babelio et mes propres copies des livres de Barjavel pour les citations.
  • Wikipédia pour les quelques informations complémentaires.
  • Aussi étrange que cela puisse sonner, un site appelé « le barjaweb« 
  • Merci à ma petite maman pour m’avoir forcée à lire La Nuit des Temps quand j’avais dix-sept ans.

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