Lecture

Les douces

Zineb, Dolorès et Bianca ont 24 ans quand elles apprennent que le corps d’Hannibal, leur ami d’enfance disparu depuis huit ans, a été retrouvé dans le jardin d’un habitant de leur village natal. La vie fragile qu’elles ont construite sur le trou de cette absence s’effrite alors qu’elles doivent quitter Paris et retourner dans le petit village du sud assister à l’enterrement de celui qui les hante par des mails qu’elles n’ont jamais cessé de recevoir.

Je me suis lancée dans la lecture du roman Les douces avec l’appréhension d’en connaître l’autrice avec qui j’ai eu l’occasion de travailler. Ç’aurait été particulièrement difficile d’avoir détesté le livre, de l’avoir trouvé médiocre ou d’en avoir abhorré les personnages dans ces conditions. Heureusement pour nous, ma lecture m’a plu. J’ai été portée par l’écriture complexe et imagée de Judith Da Costa Rosa et je suis prête après quelque temps de réflexion à parler à cœur ouvert des creux et des vallées de cette histoire morcelée.

Plongés dans le roman dès ses premières pages, nous découvrons rapidement que chaque personnage qui le peuple offre sa propre narration. En effet, le trio principal composé de Zineb, Dolorès et Bianca n’est pas le seul à nous dévoiler, ses pensées car différents personnages plus ou moins secondaires se succèdent au fil des pages et font entendre leurs voix. Grâce à eux, nous apprenons morceau par morceau ce qui est arrivé à Hannibal ainsi que la jeunesse qu’il a partagé avec les trois jeunes femmes. Personnellement, j’admire beaucoup les narrations multiples. Il est complexe de manier les points de vue et les temps du récit et ici je ne me suis pas sentie perdue dans ma lecture, ni confuse des bonds dans le passé qu’offrent certains chapitres.

« Elle savait que lorsqu’ils étaient seuls tous les deux, ils buvaient de la bière […] Elle savait qu’ils fumaient des cigarettes, s’embrassaient à pleine bouche et devaient certainement coucher ensemble, mais sous son regard, dans sa maison, ils étaient éternellement deux enfants qui l’aidaient à mettre la table. »

Tantôt touchante, tantôt funeste, la vérité se révèle dans toute sa complexité. Contemplative, l’histoire n’est pas vraiment un polar et ne comporte pas réellement d’enquête, malgré l’impression que pourraient donner le résumé et les classifications du roman. Le livre est un patchwork de moments vécus par ses personnages qui se savourent dans la lenteur et dans l’acceptation que beaucoup de questions ne trouveront pas forcément de réponse, car les moments difficiles n’ont pas toujours des résolutions toutes faites dans la vraie vie.

Si l’écriture de l’autrice possède des tournures particulièrement agréables, elle permet également de construire une ambiance de « mélancolie parisienne ». Les personnages sont malheureux par essence : le vague à l’âme est ancré en eux et on se demande si la disparition d’Hannibal y est réellement pour quelque chose. En réalité, ils semblent nourrir cette tristesse en vivant dans un quotidien qui ne leur convient pas réellement, mais qu’ils acceptent tels qu’il est. C’est un style que j’ai déjà lu ou vu dans des films, je n’en suis pas la cliente la plus friande mais je sais en apprécier la poésie.

« Bianca Ispahan avait ceci de l’abîme qu’elle ne montrait rien d’elle, sinon qu’elle était profonde. »

Bianca, instagrammeuse à la vie aussi superficielle que l’apparence, est sans doute le personnage que j’ai le plus aimé suivre. Avec les autres héroïnes, j’ai eu un peu plus de mal, notamment car les personnages que l’on décrit comme physiquement beaux, au point que tout le monde ne les remarquent que par ça, m’ennuient généralement. La perfection complète de Dolorès m’a agacée tandis que le tempérament de Zineb (que j’ai trouvé moins développée que ses amies) m’a déçu. Si j’ai bien aimé les suivre, je ne les ai pas aimé elles et ce manque d’attachement a fait que je ne me suis pas sentie autant touchée par leurs drames personnels que je l’aurais voulu. Au final, je pense avoir plus apprécié la découverte de l’identité du virulent hater de Bianca que par la résolution de l’expéditeur des mails par exemple.

J’ai également retrouvé entre les lignes du livre, des fragments de ce que je sais de Judith. Dans les détails colorés qui construisent ses personnages, dans les lieux, les métiers, les décors, il y avait un peu de la Judith que j’avais appris à connaître entre deux bureaux ou durant les pauses café-cigarette. Je l’ai trouvée à tel point dans certains personnages que je me suis demandée à quel point sa propre histoire avait infusé la fiction, si elle s’en était rendu compte, et combien ses prochains romans vibreraient de cette note personnelle. Une des choses que j’ai le plus aimé retrouver dans cette histoire est l’aspect catégorique des descriptions des personnages, une manière de poser les choses sans les nuancer, chercher une demi-mesure. C’est un élément que je retrouve dans la réalité où l’autrice à cette capacité à sonder ceux qui l’entourent et à voir en eux des choses précises, qu’une personne extérieure jugerait positives ou non, sans que cela n’affecte l’affection qu’elle leur porte. Dans le livre, c’est la même chose, Bianca est creuse, Dolorès est absente, Zineb est névrosée, les constats sont posés mais cela ne signifie pas qu’elles ne vont pas être décrites dans toute leur splendeur malgré tout ou qu’elles sont moins dignes d’être aimées.

« Depuis qu’il était enfant, il cultivait l’ambition de réussir un jour à disparaître ; non pas mourir, mais plutôt se réduire à une série de gestes, pour n’être plus qu’un regard et les mouvements de ses deux mains. »

En préparant cet article j’ai lu certains commentaires un peu mi-figue mi-raisin concernant Les douces et j’ai l’impression d’avoir bénéficié d’une pièce manquante lors de ma lecture. Mes capacités de concentration et de lecture sont au plus bas en ce moment, j’évolue dans un désert depuis plusieurs mois, mais à aucun moment je n’ai eu la crainte de poser le livre et de ne jamais le reprendre, et il ne s’agissait pas simplement de curiosité. Cette expérience faite, je me dis que j’ai peut-être vécu des lectures en demi-teinte toute ma vie car je n’en connaissais pas personnellement les auteurs et que j’étais aveugle à ce qu’ils avaient infusé d’eux-mêmes dans leur œuvre.

En conclusion, j’ai hâte de voir jusqu’où iront Les douces de Judith Da Costa Rosa, j’ai hâte de voir jusqu’où ira Judith elle-même. Avec toute sa franchise et sa détermination, je me doute bien qu’il me faudra préparer une étagère entière pour ranger tous les livres qu’elle écrira et j’espère pouvoir me faire dédicacer chacun d’entre eux.

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s